Numéro 13 RH/Talents 7 juillet 2026

Réagencer… la formation

Se former à l'IA, c'est apprendre à s'en servir : le registre officiel ferme la construction (57 %), garde l'usage (8 %)

Pour un dirigeant de PME, l'offre de formation IA finançable tient en une poignée de certifications d'usage commercial : 95,7 % du catalogue apprend à se servir de l'IA, pas à la construire. Et ce n'est pas un hasard — le registre officiel a fermé 57 % des certifications qui enseignent à bâtir l'IA, quand il n'en ferme que 8 % de celles qui l'utilisent.

Par Mathieu Guglielmino

Le catalogue de formation IA du dirigeant, c'est apprendre à vendre — pas à réagencer

Le numéro précédent laissait le dirigeant de PME devant l'échelle de l'IA, la question « par où commencer ? » résolue par un mot : la formation, premier poste d'un réagencement réussi. Reste la question d'après, plus concrète : se former à quoi, exactement ? Quand on ouvre le seul guichet financé du pays — le Compte personnel de formation — et qu'on filtre le catalogue sur l'intelligence artificielle, on tombe sur 4 234 formations. De quoi croire à une offre pléthorique. Mais dès qu'on regarde ce qu'elles enseignent, l'abondance se referme sur une poignée d'intitulés qui disent tous la même chose.

Pour un dirigeant ou une TPE-PME, l'offre orientée « mon activité » tient en 763 formations — et toutes sont des certifications courtes du Répertoire spécifique, aucune n'est un titre ou un diplôme métier.

Les certifications IA orientées dirigeants et TPE-PME dans le catalogue Mon Compte Formation (juin 2026) : 763 formations, toutes au Répertoire spécifique. En tête, « Développer son activité avec l'intelligence artificielle » (365 formations) et « Améliorer l'efficacité de sa TPE à l'aide de l'IA » (260), loin devant « Développer la performance commerciale grâce à l'IA » (85). L'offre de formation du dirigeant est un menu d'usage commercial — vendre, gagner du temps, se rendre visible —, pas un parcours de transformation de l'organisation.
Les certifications IA orientées dirigeants et TPE-PME dans le catalogue Mon Compte Formation (juin 2026) : 763 formations, toutes au Répertoire spécifique. En tête, « Développer son activité avec l'intelligence artificielle » (365 formations) et « Améliorer l'efficacité de sa TPE à l'aide de l'IA » (260), loin devant « Développer la performance commerciale grâce à l'IA » (85). L'offre de formation du dirigeant est un menu d'usage commercial — vendre, gagner du temps, se rendre visible —, pas un parcours de transformation de l'organisation.

Le classement parle de lui-même : « Développer son activité avec l'IA » (365 formations), « Améliorer l'efficacité de sa TPE à l'aide de l'IA » (260), « Développer la performance commerciale grâce à l'IA » (85). Vendre, gagner du temps, se rendre visible. C'est utile, ce n'est pas rien — mais c'est un catalogue d'usage commercial, pas un parcours pour transformer la façon dont l'entreprise travaille. À l'échelle du catalogue entier, le constat tient : 95,7 % des 4 234 formations IA apprennent à se servir de l'IA ; 4,3 % — 183 formations — à la construire (dev, data science, ingénierie de modèles). (Répartition par intitulé : une lecture éditoriale de la finalité, pas une catégorie officielle — on la donne pour ce qu'elle est.)

« Se former à l'IA » veut dire orchestrer un usage, pas réagencer son métier

Faut-il en conclure que ces formations ne valent rien ? Non — et c'est là que la donnée oblige à la nuance. La certification de tête du syllabus dirigeant, « Développer son activité avec l'IA », n'est pas de la sensibilisation en salle. Son référentiel décrit un vrai projet d'intégration en cinq compétences : identifier les opportunités par une cartographie de ses processus, bâtir un plan d'intégration chiffré, implémenter avec des prompts structurés dans le respect du RGPD et de l'IA Act, accompagner ses équipes avec une charte d'usage, puis évaluer l'impact au ROI. L'évaluation se fait en mise en situation sur un projet réel. C'est de la pratique située, pas du bavardage.

Mais lisez les cinq compétences dans l'autre sens : aucune ne porte sur la construction de l'IA. La troisième la délègue explicitement — elle demande d'« identifier les compétences DSI et data scientist à mobiliser ». Le dirigeant apprend à orchestrer un usage acheté sur étagère, pas à réagencer son organisation autour de ce que l'agent change dans le travail. C'est un syllabus bien fait sur la mauvaise question : il outille la mise en main, il laisse intacte la question du réagencement — quel processus reconçoit-on, quel métier recompose-t-on, où passe la frontière entre ce qu'on délègue et ce qu'on garde. La formation disponible s'arrête au seuil où commence le travail intéressant.

Ce n'est pas un trou de l'offre, c'est un virage assumé du registre officiel

On pourrait croire à un simple retard du marché, que l'offre « construction » finira par rattraper. La donnée dit l'inverse : le mouvement va dans l'autre sens, et il est daté. En descendant du catalogue commercial vers le registre officiel — l'export open data du Répertoire spécifique de France Compétences, sous le Formacode « intelligence artificielle » —, on trouve 40 certifications distinctes seulement sous les milliers d'offres. Réparties par finalité, elles racontent une bascule nette.

Les 40 certifications du Répertoire spécifique portant le Formacode « intelligence artificielle », par finalité et par état (France Compétences, juillet 2026). Les certifications qui apprennent à construire l'IA (science des données, machine learning, deep learning) sont fermées à 57 % : 8 fermées pour 6 encore actives. Les certifications d'usage (contenu, marketing, RH, activité) ne sont fermées qu'à 8 % : 2 fermées pour 24 actives. Le registre officiel ferme ce qui enseigne à bâtir l'IA et garde ce qui enseigne à s'en servir.
Les 40 certifications du Répertoire spécifique portant le Formacode « intelligence artificielle », par finalité et par état (France Compétences, juillet 2026). Les certifications qui apprennent à construire l'IA (science des données, machine learning, deep learning) sont fermées à 57 % : 8 fermées pour 6 encore actives. Les certifications d'usage (contenu, marketing, RH, activité) ne sont fermées qu'à 8 % : 2 fermées pour 24 actives. Le registre officiel ferme ce qui enseigne à bâtir l'IA et garde ce qui enseigne à s'en servir.

Les certifications qui enseignent à construire l'IA sont fermées à 57 % — 8 sur 14, enregistrement expiré et non renouvelé. Celles qui enseignent à s'en servir, à 8 % seulement — 2 sur 26. Il reste 24 certifications d'usage actives contre 6 de construction. Et ce n'est pas un hasard de calendrier : les fermées sont presque toutes issues de la première vague 2019-2022 (« Deep learning et IA », « Conception des modèles analytiques d'IA », « Science des données et apprentissage profond »…), quand la vague 2024-2026 est massivement d'usage — 15 des 17 certifications enregistrées en 2025 apprennent à utiliser des outils. Le Formacode « IA » a changé de sens en cinq ans : de bâtir des modèles, il est passé à se servir d'outils.

Deux gardes-fous d'honnêteté. Le tri usage/construction reste une lecture des intitulés officiels, pas une rubrique du registre. Et « fermée » désigne une expiration d'enregistrement non renouvelé, pas un retrait pour défaut de qualité. Mais la direction, elle, n'est pas une interprétation : le registre public taille dans la construction et laisse prospérer l'usage.

Le rendement que personne ne mesure encore

Reste la question qui devrait précéder tout financement : est-ce que ça marche ? Et là, le registre officiel est muet — structurellement. Les trois certifications de tête pèsent à elles seules 66 % de l'offre IA (2 804 formations sur 4 234). Elles ont toutes été enregistrées entre octobre 2024 et octobre 2025. Si récentes qu'aucune ne publie encore de statistique de certifiés, de taux d'obtention ou d'insertion sur sa fiche France Compétences. Là où le marché finance le plus, le registre ne mesure rien : le rendement de la formation IA dominante est une boîte noire, non par oubli d'enquête, mais parce que l'offre a été mise à l'échelle avant tout recul.

C'est d'autant plus vertigineux qu'à l'arrière-plan, le CPF finance d'abord tout autre chose : sur 1,39 million d'entrées en 2024, les transports et le permis pèsent 44,6 %, l'informatique 1,9 % — en chute de −47,8 % sur l'année (DARES). L'IA, ses 4 234 formations, c'est environ 0,3 % d'un système qui finance surtout le permis de conduire. On finance donc marginalement, à l'aveugle, une montée en compétence dont ni l'acheteur ni le financeur public ne connaît le rendement.

Réagencer la formation, ce n'est pas réclamer « plus de formation à l'IA » : c'en est déjà l'inflation. C'est déplacer la question — de l'usage vers le réagencement, et de l'offre vers son efficacité réelle au poste. À défaut d'évaluation publique, cette mesure-là ne viendra que d'une donnée déclarative : ce que le dirigeant croit financer d'un côté, ce que le salarié déclare avoir suivi de l'autre — et le delta entre les deux. C'est exactement le trou que le questionnaire de l'étude « La formation IA en France » entend combler. La donnée publique montre ce qu'on vend. Ce que ça vaut, il faut aller le demander.

Sources

Recevoir les prochains numéros

Le terrain, chiffré, à chaque parution. Laissez votre email — et si le sujet vous touche de près, rejoignez l’enquête.