Numéro 09 RH/Talents 24 juin 2026

Réagencer… le métier

Ce qui explose, ce sont des compétences greffées (×4 en un an) — pas des métiers neufs

Les mentions d'IA dans les offres d'emploi ont quadruplé en un an, mais 1 seul métier « IA » figure parmi les 25 qui montent en France : ce qui se crée, ce sont des compétences greffées sur des métiers existants — et derrière le trio technique, l'orchestration humaine monte autant (+66).

Par Mathieu Guglielmino

La destruction créatrice a deux versants — le débat n'en regarde qu'un

On parle sans cesse de ce que l'IA agentique détruit : le poste junior, la fonction support, la rampe d'accès au métier. C'est le versant visible, et il est réel. Mais Schumpeter parlait de destruction _créatrice_ : il y a un second versant, et la donnée ouverte commence à le mesurer. Côté création, le signal est franc — et il paie.

En France, les offres d'emploi exigeant une compétence IA sont passées de 21 000 à 166 000 en six ans (PwC/Lightcast, 2018-2024), un facteur ×8 qui place le pays premier en Europe par volume, devant l'Allemagne (147 000) et le Royaume-Uni (125 000). Et la prime existe : dans les secteurs les plus exposés à l'IA, la productivité (revenu par salarié) a presque quadruplé depuis 2022 (de 7,3 % à 27,0 % de croissance, contre 9,9 % → 8,5 % pour les moins exposés, PwC monde) ; la prime salariale d'une compétence IA atteint 56 %. La création n'est pas une promesse, c'est déjà une mesure.

La vraie question n'est donc pas _si_ ça crée, mais _quoi_. Et là, la donnée dit quelque chose de moins intuitif qu'un défilé de « métiers du futur ».

Ce qui se crée, ce sont des compétences — pas des intitulés neufs

Regardez ce qui explose dans les offres d'emploi. Aux États-Unis, les mentions d'« IA générative » ont été multipliées par 4,1 en un an (16 000 → 66 000 offres), les « grands modèles » par 4,0, le « prompt engineering » par 4,5 (Stanford HAI/Lightcast, 2023-2024). Une croissance de compétence, pas une floraison de métiers : ces termes apparaissent _greffés_ sur des fiches de poste existantes — un analyste, un chef de projet, un ingénieur à qui l'on demande, en plus, de savoir manier l'IA.

Mentions de compétences IA dans les offres d'emploi aux États-Unis, 2023 → 2024 (Stanford HAI/Lightcast) : IA générative ×4,1 (16 000 → 66 000 offres), grands modèles ×4,0, prompt engineering ×4,5. Ce qui croît, ce sont des compétences greffées sur des métiers existants, pas des intitulés neufs.
Mentions de compétences IA dans les offres d'emploi aux États-Unis, 2023 → 2024 (Stanford HAI/Lightcast) : IA générative ×4,1 (16 000 → 66 000 offres), grands modèles ×4,0, prompt engineering ×4,5. Ce qui croît, ce sont des compétences greffées sur des métiers existants, pas des intitulés neufs.

La preuve par les intitulés, justement : en France, un seul « métier IA » natif figure parmi les 25 fonctions en plus forte croissance (LinkedIn Economic Graph, 2025). Et il est volatil — « AI engineer » passe du rang 11 en 2025 au rang 1 en 2026 : forte dynamique, mais aussi forte instabilité. Le tell le plus parlant est ailleurs : les fonctions « hype » (prompt engineer, AI ops, agent manager) n'ont aucune grille de salaire stabilisée, là où un ML engineer (~52 k€ médian) ou un data engineer (45-65 k€) en ont une depuis longtemps. Une fonction sans grille n'est pas encore un métier — c'est une compétence en cours de cristallisation. _(Fourchettes marché indicatives, non représentatives.)_

Derrière le trio technique, l'orchestration humaine monte autant

Si l'on demande aux employeurs quelles compétences vont prendre de la valeur d'ici 2030, le haut du classement est technique, sans surprise : IA & big data (+87 de solde net), réseaux et cybersécurité (+70), littératie technologique (+68). Mais la suite immédiate ne l'est plus du tout : pensée créative (+66), résilience et flexibilité (+66), curiosité et apprentissage continu (+61), leadership (+58), gestion des talents (+58), pensée systémique (+51) (World Economic Forum, _Future of Jobs 2025_).

« Compétences en hausse » 2025-2030 (WEF, solde net d'employeurs anticipant une demande croissante). Derrière le trio technique — IA & big data +87, cybersécurité +70, littératie +68 —, l'orchestration humaine monte presque autant : pensée créative +66, résilience +66, curiosité +61, leadership +58, pensée systémique +51. (Regroupement technique/orchestration : lecture éditoriale Réagencer.)
« Compétences en hausse » 2025-2030 (WEF, solde net d'employeurs anticipant une demande croissante). Derrière le trio technique — IA & big data +87, cybersécurité +70, littératie +68 —, l'orchestration humaine monte presque autant : pensée créative +66, résilience +66, curiosité +61, leadership +58, pensée systémique +51. (Regroupement technique/orchestration : lecture éditoriale Réagencer.)

C'est le cœur du mouvement, et il a un nom de métier — sauf qu'il n'a pas (encore) d'intitulé sur LinkedIn. Quand la technique fait la moitié du travail, la valeur se déplace vers celui qui décide _quoi_ déléguer à un agent, qui contrôle ce qu'il produit, qui recompose un système quand humains et agents doivent tenir ensemble. C'est une posture, pas un poste : l'orchestrateur. Le métier neuf et durable que l'IA crée n'est pas un titre exotique à recruter — c'est cette capacité d'agencement, greffée sur des métiers que l'on connaît déjà. Le regroupement technique/orchestration de ce schéma est une lecture éditoriale, assumée comme telle ; mais l'ordre des chiffres, lui, vient du WEF.

La donnée publique a cadré le décor, reste à mesurer qui orchestre

Soyons précis sur ce que ces chiffres permettent — et ne permettent pas — de dire. Les offres d'emploi mesurent des annonces, pas des occupations durables : elles disent qu'on _demande_ une compétence, pas combien de temps le poste qui la porte survivra. Les soldes du WEF sont des anticipations d'employeurs, pas des emplois constatés. Et la France fait ici exception au monde — le diplôme exigé y _monte_ dans les métiers exposés (de 58 à 62 %) quand il _baisse_ au global : montée en gamme réelle ou simple attachement aux titres ? La donnée ouverte ne tranche pas.

Ce qu'elle ne dit pas du tout : qui orchestre aujourd'hui en France, sous quel intitulé, avec quelle part de son temps passée à superviser des agents plutôt qu'à exécuter. C'est exactement ce que l'étude « Réagencer le métier » s'apprête à mesurer auprès des cadres et des RH eux-mêmes — l'orchestration tacite, le rebranding vécu, la durée de vie réelle des postes « IA ». La donnée publique a cadré le décor. Reste à filmer qui occupe la scène.

Sources

Recevoir les prochains numéros

Le terrain, chiffré, à chaque parution. Laissez votre email — et si le sujet vous touche de près, rejoignez l’enquête.