Numéro 16 Change/Métiers 28 juillet 2026

Réagencer… la formation

La branche numérique va former 287 000 salariés à l'IA — à l'outil (69 %), presque jamais à l'orchestration

La branche numérique et conseil prévoit de former 287 000 salariés à l'IA — un sur cinq. Mais 69 % de l'effort vise le maniement de l'outil et le gros du reste la conformité (juridique 49 %, réglementation 47 %) : orchestrer des agents, encadrer une équipe mixte, réagencer son propre métier ne figurent nulle part au programme.

Par Mathieu Guglielmino

La branche a chiffré son effort de formation : 287 000 salariés, un sur cinq

La branche numérique et conseil ne sous-estime pas le choc. Interrogées par l'observatoire de la branche (OPIIEC), les entreprises déclarent vouloir former 287 000 salariés à l'IA d'ici trois ans — soit 21 % de leurs effectifs, un salarié sur cinq. Pour un secteur qui vient de connaître son premier repli de chiffre d'affaires en quinze ans, c'est un aveu et un pari : l'IA n'est pas un sujet de veille, c'est un chantier de reconversion de masse, budgété, à échéance courte.

Reste la question qui décide de tout : les former à quoi ? Car un plan de formation n'est pas neutre. Il encode ce que la branche croit être la compétence de demain. Et quand on ouvre le détail des thématiques prévues, la réponse est moins rassurante que le volume.

Elle forme au maniement de l'outil, pas au réagencement du métier

Le programme est sans ambiguïté sur sa priorité. 69 % des entreprises citent la « connaissance des outils et plateformes d'IA » comme thématique à couvrir — de très loin la première. Vient ensuite un bloc massif de conformité : structuration des données (60 %), enjeux juridiques (49 %), réglementation applicable, RGPD, IA Act (47 %), éthique et biais (37 %), gouvernance (35 %). Tout en bas, ce qui touche au geste concret plafonne : contrôle de la qualité des résultats (32 %), maîtrise des prompts (21 %).

Thématiques des formations IA prévues par la branche numérique et conseil (OPIIEC 2025) : connaissance des outils 69 %, structuration des données 60 %, enjeux juridiques 49 %, réglementation 47 %, éthique 37 %, gouvernance 35 %, contrôle qualité 32 %, maîtrise des prompts 21 %, enjeux environnementaux 17 %, analyse des modèles 13 %. Le plan forme à l'outil et à la conformité — jamais à l'orchestration d'agents ni au réagencement du métier.
Thématiques des formations IA prévues par la branche numérique et conseil (OPIIEC 2025) : connaissance des outils 69 %, structuration des données 60 %, enjeux juridiques 49 %, réglementation 47 %, éthique 37 %, gouvernance 35 %, contrôle qualité 32 %, maîtrise des prompts 21 %, enjeux environnementaux 17 %, analyse des modèles 13 %. Le plan forme à l'outil et à la conformité — jamais à l'orchestration d'agents ni au réagencement du métier.

Regardez maintenant ce qui n'est pas dans le tableau. Orchestrer une chaîne d'agents pour produire un livrable. Encadrer une équipe mixte où l'humain relit ce que la machine a rédigé. Refacturer une prestation quand l'agent fait 80 % de la première version. Redécouper un métier de consultant junior quand la tâche par laquelle on apprenait le métier a été absorbée. Aucune de ces lignes n'existe dans le référentiel. Le plan enseigne à se servir de l'outil et à rester en règle — pas à réagencer le travail autour de lui.

C'est exactement le point aveugle qui structure toute notre étude sur l'effondrement de la pyramide junior. L'IA casse la première marche de l'apprentissage : le poste par lequel on entrait dans le métier est le plus automatisable, donc le moins recruté. La réponse de la branche — un plan de formation massif — ne rebâtit pas cette marche. Elle apprend à un salarié déjà en poste à cliquer sur le bon outil. Ce n'est pas rien, mais ce n'est pas le sujet : la compétence rare, celle qui n'a pas de tutoriel, c'est de recomposer le geste professionnel quand une partie du travail change de main.

Une intention déclarée, un partage lu de l'extérieur — deux prudences

Deux honnêtetés avant d'en faire une thèse. D'abord, ces 287 000 salariés sont une intention déclarée par les employeurs à un enquêteur, pas un volume de formations réalisées : c'est ce que la branche dit vouloir faire, mesuré par sondage (enquête BVA pour l'OPIIEC). L'écart habituel entre l'intention et le bilan de formation joue ici aussi.

Ensuite, le classement en « maniement de l'outil » d'un côté, « conformité » de l'autre, « geste situé » au fond, est une lecture éditoriale des intitulés officiels, pas une rubrique de l'enquête. On peut ranger « contrôle de la qualité des résultats » du côté du métier ; on peut plaider que savoir manier un outil, c'est déjà beaucoup. Le constat tient quand même, parce qu'il ne dépend pas de la frontière exacte : aucune thématique du référentiel, même la plus généreusement lue, ne nomme l'orchestration d'agents ou la réorganisation du travail. Le point aveugle n'est pas au bord du tableau — il est hors du tableau.

Ce que la donnée publique ne dira jamais, en revanche, c'est l'effet réel de ces formations une fois suivies. Les trois certifications qui dominent le catalogue IA concentrent les deux tiers de l'offre, ont toutes moins de deux ans, et aucune ne publie de taux d'insertion ou de certifiés. On sait ce que la branche prévoit d'enseigner ; on ne sait pas ce que ça change pour la personne formée.

Ce qu'il reste à mesurer : le delta entre ce qu'on finance et ce qui replace

La ligne à instruire n'est pas « faut-il former plus ? » — la branche a déjà répondu, généreusement. C'est : la formation financée replace-t-elle réellement le salarié dont le métier a été réagencé, ou l'occupe-t-elle un temps sans le repositionner ? Autrement dit, l'écart entre ce que paie le financeur (OPCO, CPF, plan d'entreprise) et ce que vit le bénéficiaire six mois après. C'est précisément ce que notre questionnaire propriétaire cherche à produire : non pas le catalogue des formations suivies, mais le taux de réagencement effectif — combien de salariés formés à l'IA ont vu leur poste recomposé, et non seulement outillé. La branche a écrit le programme. Reste à savoir s'il forme au bon métier.

Sources

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