Numéro 04 Change/Métiers 12 juin 2026

Réagencer… les ressources

La facture électrique des data centers triple d'ici 2035 — après, tout reste à décider

De ~10 TWh aujourd'hui (2,2 % de la consommation nationale) à 23-28 TWh en 2035 sous l'effet de l'IA — une consommation qui triple en dix ans. Mais à l'horizon 2060, les scénarios ADEME s'écartent de 1 à 16 : la courbe haute n'est pas une prévision, c'est un choix qui se joue maintenant.

Par Mathieu Guglielmino

De 10 à près de 28 TWh : l'IA fait tripler la facture en dix ans

Les data centers français consomment aujourd'hui de l'ordre de 10 TWh d'électricité par an — soit 2,2 % de la consommation nationale. Un poste réel, mais encore modeste. Sous l'effet de l'IA, RTE projette 15 à 20 TWh en 2030, puis 23 à 28 TWh en 2035 : la consommation triple en dix ans. C'est le scénario tendanciel — celui où l'on prolonge la pente actuelle sans rien changer.

Consommation électrique des data centers en France, TWh/an (2005-2035) : la courbe mesurée passe de 3 TWh en 2005 à 10 TWh en 2024 (2,2 % de la consommation nationale) ; le scénario tendanciel RTE la fait grimper à ~25 TWh en 2035 (×3), quand le scénario de sobriété ADEME la contient autour de 14 TWh.
Consommation électrique des data centers en France, TWh/an (2005-2035) : la courbe mesurée passe de 3 TWh en 2005 à 10 TWh en 2024 (2,2 % de la consommation nationale) ; le scénario tendanciel RTE la fait grimper à ~25 TWh en 2035 (×3), quand le scénario de sobriété ADEME la contient autour de 14 TWh.

Le chiffre brut impressionne, mais ce n'est pas lui le plus parlant. C'est l'écart entre les deux courbes de droite. Au même horizon 2035, le scénario tendanciel pointe vers 25 TWh quand un scénario de sobriété maintient la consommation autour de 14 TWh. Même pays, même date, presque du simple au double — et la différence ne tient pas à la technologie disponible, mais aux arbitrages qu'on aura faits d'ici là.

Même point de départ, seize fois plus d'écart à l'arrivée

C'est le réagencement de fond : la trajectoire énergétique de l'IA n'est pas une donnée qu'on subit, c'est une bifurcation qu'on pilote. L'ADEME l'a modélisée explicitement. Dans sa prospective 2024-2060, cinq scénarios partent tous du même point — 9,9 TWh en 2024 — et divergent radicalement selon les choix de société retenus.

Consommation électrique des data centers en France selon 5 scénarios ADEME, TWh/an (2024-2060) : partis du même point (9,9 TWh en 2024), les scénarios atteignent en 2060 de 4,6 TWh (Génération Frugale) à 74,9 TWh (Technologies Vertes), en passant par 63,6 TWh pour le tendanciel laisser-faire — un écart de 1 à 16.
Consommation électrique des data centers en France selon 5 scénarios ADEME, TWh/an (2024-2060) : partis du même point (9,9 TWh en 2024), les scénarios atteignent en 2060 de 4,6 TWh (Génération Frugale) à 74,9 TWh (Technologies Vertes), en passant par 63,6 TWh pour le tendanciel laisser-faire — un écart de 1 à 16.

À l'horizon 2060, l'éventail s'ouvre de 4,6 TWh (scénario Génération Frugale, sobriété) à 74,9 TWh (scénario Technologies Vertes) — un rapport de 1 à 16. Entre les deux, le tendanciel laisser-faire atterrit à 63,6 TWh, et les Coopérations Territoriales à 5,5 TWh. Le même point de départ, seize fois plus d'écart à l'arrivée : voilà la mesure exacte de ce qui se décide. La question n'est pas « combien l'IA va-t-elle consommer », mais « quelle trajectoire choisit-on de financer, d'aménager et de réguler ».

La bifurcation se joue avant 2035, pas après

Honnêteté de méthode, parce qu'un éventail de scénarios n'est pas une prévision. Ces cinq trajectoires sont des projections modélisées, pas des mesures : elles disent ce qui pourrait advenir sous telle ou telle hypothèse, pas ce qui adviendra. Et elles ne portent que sur le calcul réalisé en France — une part croissante de l'inférence IA des usages français tourne sur des serveurs à l'étranger, hors de ce périmètre. Le chiffre national raconte donc une moitié de l'histoire.

Reste que les deux schémas, lus ensemble, livrent un enseignement robuste : la bifurcation se joue tôt. Dès 2030, le scénario de sobriété plafonne autour de 15 TWh puis redescend, quand le tendanciel, lui, file déjà vers le haut. Les leviers qui séparent les courbes — sobriété numérique, mutualisation des infrastructures, chaleur fatale réinjectée dans les réseaux urbains, coopérations territoriales — ne s'actionnent pas en 2050, ils s'arbitrent dans les autorisations d'exploiter qu'on signe maintenant. La fenêtre de décision n'est pas devant nous : elle est ouverte aujourd'hui, et elle se referme à mesure que le foncier se réserve et que les raccordements se contractualisent.

La courbe haute n'est pas écrite — reste à savoir qui tient le crayon

La donnée publique établit le cadre : une consommation qui triple à dix ans dans le fil de l'eau, et un futur lointain dont l'écart se compte de 1 à 16 selon les choix. Elle ne dit pas l'essentiel — qui arbitre, et avec quelles contreparties. Quand un opérateur signe un raccordement, la chaleur produite est-elle réinjectée dans un réseau de chauffage urbain, comme à Saint-Denis où un data center alimente l'équivalent de 500 logements et un centre aquatique ? Ou dissipée dans l'air ? Ces conditions ne figurent dans aucun jeu de données ouvert — elles se négocient site par site, dans des arbitrages où le territoire pèse rarement de tout son poids.

C'est exactement ce que l'étude « L'empreinte matérielle de l'IA » instruit, et ce que Le Déclic #1 mettra sur la table à la rentrée : non pas « faut-il des data centers » — la question est tranchée — mais quelle trajectoire, à quelles conditions, et qui tient le crayon. La courbe haute n'est pas une fatalité. C'est l'option par défaut quand personne ne choisit l'autre.

Sources

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