Numéro 14 RH/Talents 24 juillet 2026

Réagencer… la formation

La formation à l'IA profite d'abord aux déjà-qualifiés : 40 points de participation les séparent de ceux qui en auraient le plus besoin

Face à l'IA, le réflexe est « il faut former ». Mais la formation continue est la plus inégale des réponses : les adultes les moins qualifiés — ceux que l'agent expose le plus — y participent 40 points de moins que les plus qualifiés. Empiler des dispositifs sans cibler creuse l'écart au lieu de le combler ; quand l'outil, lui, hisse d'abord le débutant (+34 %).

Par Mathieu Guglielmino

« Il faut former » — sauf que la formation continue va d'abord à ceux qui en ont le moins besoin

Le numéro précédent a montré ce que la formation à l'IA enseigne — se servir de l'outil, presque jamais réagencer le métier. Reste une question qu'on esquive encore plus volontiers : qui se forme, au juste ? Car à chaque secousse — l'agent qui absorbe une tâche, le junior dont le poste vacille — le réflexe collectif tient en trois mots : « il faut former ». C'est l'évidence rassurante, celle qui met tout le monde d'accord et clôt le débat.

La donnée la fissure. L'OCDE, en passant au crible la participation à la formation continue à l'ère de l'IA, mesure un écart massif et régulier : les adultes les moins qualifiés — précisément ceux que l'automatisation expose le plus — participent à la formation 40 points de pourcentage de moins que les plus qualifiés. La formation continue n'est pas un filet tendu sous ceux qui tombent. C'est un ascenseur pris d'abord par ceux qui montaient déjà.

Participation à la formation continue à l'IA selon le niveau de qualification (OCDE, « Bridging the AI Skills Gap », 2025) : entre les adultes les plus qualifiés et les moins qualifiés, l'écart de participation dépasse 40 points de pourcentage. Ceux qui auraient le plus besoin de se reconvertir sont ceux qui s'y engagent le moins — la formation continue amplifie l'écart de compétences qu'elle est censée réduire. (Les niveaux 58 % / 16 % sont illustratifs, disposés autour de l'écart mesuré de 40+ points ; c'est l'écart qui est la donnée, pas les deux barres.)
Participation à la formation continue à l'IA selon le niveau de qualification (OCDE, « Bridging the AI Skills Gap », 2025) : entre les adultes les plus qualifiés et les moins qualifiés, l'écart de participation dépasse 40 points de pourcentage. Ceux qui auraient le plus besoin de se reconvertir sont ceux qui s'y engagent le moins — la formation continue amplifie l'écart de compétences qu'elle est censée réduire. (Les niveaux 58 % / 16 % sont illustratifs, disposés autour de l'écart mesuré de 40+ points ; c'est l'écart qui est la donnée, pas les deux barres.)

Réagencer la formation, c'est cibler la marche d'entrée — pas ajouter du volume

Le piège est arithmétique avant d'être politique. Tant que la participation reste auto-sélective — on s'inscrit parce qu'on a déjà l'aisance, le temps, l'encouragement de l'employeur —, chaque euro versé indistinctement au système renforce mécaniquement le penchant : il touche surtout ceux qui seraient venus de toute façon. « Plus de formation » ne réduit pas l'écart, il le finance. C'est l'exact angle mort du réflexe « il faut former » : il compte le volume distribué, jamais la population atteinte.

Réagencer la formation, ce n'est donc pas gonfler l'enveloppe ni multiplier les guichets — c'en est déjà l'inflation. C'est renverser la logique de conception : partir de ceux qui ne s'inscrivent pas et remonter jusqu'au dispositif, plutôt que d'ouvrir un catalogue et d'attendre que la bonne personne le trouve. La question utile n'est pas « combien de formations à l'IA avons-nous ouvertes ? » mais « la personne dont le poste bouge le plus a-t-elle mis un pied dedans ? ». Et sur ce terrain, la France part de loin : côté employeurs, seuls 28 % déclarent avoir un programme de formation à l'IA — les 72 % restants n'ont, pour l'instant, aucun dispositif à cibler.

L'outil démocratise ce que la formation re-stratifie

Voici le pas de côté qui rend l'affaire vertigineuse. La technologie qu'on prétend rattraper par la formation pousse, elle, dans le sens inverse. Là où la formation continue profite aux plus qualifiés, l'assistant IA, lui, profite d'abord aux moins expérimentés : dans la mesure de référence des économistes, il relève la productivité de +34 % chez les débutants, et de quasiment zéro chez les experts. L'outil aplatit le gradient de compétence par le bas ; il diffuse le savoir-faire des meilleurs vers ceux qui l'avaient le moins.

Les deux courbes se croisent, et c'est tout l'enjeu du réagencement. Livrés à eux-mêmes, l'outil et la formation ne se complètent pas : l'un tend la main au débutant, l'autre la retient. Si l'on déploie la formation à l'IA sur son pli spontané — qui remonte par le haut —, on annule l'effet le plus démocratisant de la technologie et l'on renvoie chacun à son niveau de départ. Bien réagencée, au contraire, la formation vient sécuriser ce que l'outil ouvre : accompagner le débutant que l'agent hisse pour qu'il transforme un gain de productivité en montée en compétence durable, plutôt qu'en dépendance à la machine.

Trois précautions d'honnêteté. Les deux barres du schéma (58 % / 16 %) sont des niveaux illustratifs : la donnée dure, c'est l'écart — plus de 40 points, mesuré par l'OCDE sur plusieurs pays. Le gain de productivité du débutant (+34 %) est une mesure américaine en centre de contact, à transposer avec prudence au marché français. Et l'écart de participation renvoie à la formation continue en général : qu'il se reproduise à l'identique sur la formation à l'IA spécifiquement, c'est fort probable mais non encore mesuré en France — ce qui nous mène au trou à combler.

Mesurer qui se forme vraiment, pas seulement combien

La France sait dire combien de formations à l'IA elle ouvre. Elle ne sait pas dire qui les suit. Aucune statistique publique ne croise, sur la formation à l'IA, la participation et le niveau de qualification du salarié — l'écart des 40 points reste une mesure internationale de la formation continue en bloc, jamais déclinée sur l'IA au poste, en France. Tant que ce croisement manque, « il faut former » restera un vœu que personne ne peut évaluer : on ne saura pas si l'effort a atteint la caissière dont la tâche se déplace ou seulement le cadre qui montait déjà.

C'est précisément la donnée que le questionnaire de l'étude « la génération manquante » entend produire : non pas combien d'heures de formation à l'IA une entreprise déclare, mais qui les a réellement suivies — par ancienneté, par niveau de qualification, par exposition à un agent. Le delta entre l'effort affiché et la population touchée : voilà l'indicateur qui dira si la formation répare la marche d'entrée ou si elle la contourne. Former, oui. Mais réagencer la formation, c'est d'abord savoir vers qui elle coule — et détourner le courant vers ceux qu'elle laisse au sec.

Sources

  • OCDE — _Bridging the AI Skills Gap_ (avril 2025) : les adultes les moins qualifiés, les plus exposés à l'automatisation, participent à la formation continue avec un écart de plus de 40 points de pourcentage par rapport aux plus qualifiés : https://www.oecd.org/en/publications/bridging-the-ai-skills-gap_b43c7c4a-en.html
  • Brynjolfsson, Li & Raymond — _Generative AI at Work_, Quarterly Journal of Economics 140(2), 2025 (NBER WP 31161) : un assistant IA relève la productivité de +14 % en moyenne, +34 % pour les débutants/moins qualifiés, effet négligeable pour les plus expérimentés : https://www.nber.org/papers/w31161
  • BSI — enquête auprès de 850+ dirigeants en France (2025) : 28 % des entreprises disposent d'un programme de formation à l'IA (72 % n'en ont aucun) : https://www.bsigroup.com/fr-FR/insights-and-media/
  • Schéma et cadrage éditorial : Réagencer (niveaux 58 % / 16 % illustratifs, disposés autour de l'écart mesuré de 40+ points ; le rapprochement avec la courbe de productivité par expérience est une lecture éditoriale, étiquetée comme telle).

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