Réagencer… la dépense
Près de 6 TPE-PME sur 10 consacrent moins de 1 000 € par an à tout leur numérique : l'IA doit tenir dans une enveloppe presque vide
Avant de demander à une TPE-PME combien elle dépense en IA, il faut regarder le pot : 25 % n'ont aucun budget numérique et 58 % restent sous 1 000 € par an pour tout leur matériel et leurs logiciels. L'IA n'ouvre pas une ligne nouvelle, elle prend une part dans une enveloppe déjà minuscule — et dont l'épaisseur varie du simple au double selon le secteur.
Par Mathieu Guglielmino
Un quart des TPE-PME n'ont aucun budget numérique, 58 % tiennent sous 1 000 € par an
On débat du coût de l'IA comme s'il s'ajoutait à un budget existant. Chez les petites structures, ce budget n'existe presque pas. Le Baromètre France Num 2025 (DGE, enquête Crédoc auprès de 11 021 entreprises) mesure la dépense numérique annuelle totale des TPE-PME — matériel et logiciels, formation exclue. Résultat : 25 % n'y consacrent aucun budget, 18 % moins de 500 €, 15 % entre 500 et 1 000 €. Soit 58 % à 1 000 € par an au plus, pour l'intégralité de leur informatique.

Le haut de la distribution existe — 16 % dépassent 5 000 € par an — mais il ne doit pas masquer le corps du peloton. Pour la majorité des TPE-PME, l'informatique annuelle coûte moins qu'un ordinateur portable correct. C'est dans ce pot-là que l'IA doit se tailler une part.
L'IA n'ouvre pas une ligne nouvelle : elle prend une part dans un pot déjà occupé
D'où une lecture différente de la question du prix. On raisonne d'ordinaire en valeur absolue : vingt euros par mois et par poste, c'est peu. Rapporté à une enveloppe de 1 000 € par an — qui doit déjà payer les postes de travail, la connexion, la comptabilité, la caisse ou le site —, trois abonnements à vingt euros représentent une réaffectation, pas un supplément. L'arbitrage n'est pas « l'IA vaut-elle son prix ? » mais « qu'est-ce que je cesse de payer pour la payer ? ».
Réagencer la dépense, c'est donc partir du pot avant de partir de l'outil : savoir ce que contient réellement l'enveloppe, ce qui y dort, ce qui s'y renouvelle par habitude. Le numéro précédent montrait que l'IA s'acquiert à 69 % sous forme de logiciels du commerce prêts à l'emploi — elle se souscrit plutôt qu'elle ne s'investit. Les deux constats se répondent : une dépense qui entre par l'abonnement est précisément celle qui s'insère le plus facilement dans une enveloppe étroite… et celle qui la sature le plus discrètement, mois après mois, sans jamais faire l'objet d'une décision.
L'écart n'est pas entre les convaincus et les autres : il est entre les secteurs
La donnée montre autre chose qu'un simple manque de moyens : elle montre un gradient. La part de TPE-PME dépensant plus de 1 000 € par an s'établit à 42 % pour l'ensemble, mais grimpe à 67 % dans les NTIC, 55 % dans les services spécialisés techniques et 53 % dans les activités financières. Vingt-cinq points d'écart entre le numérique et la moyenne — pour un poste de dépense, pas pour un chiffre d'affaires.
C'est cohérent avec ce que l'on sait par ailleurs de la diffusion de l'IA : elle progresse là où l'équipement, les compétences et l'habitude d'acheter du logiciel préexistaient. L'enveloppe numérique n'est pas la cause unique de cet écart, mais elle en est un bon révélateur — les secteurs qui adoptent le plus vite sont ceux qui avaient déjà un budget dans lequel loger l'IA. Pour les autres, l'obstacle n'est pas le tarif d'un abonnement : c'est qu'aucune ligne ne l'attend. Une politique de diffusion qui subventionne l'outil sans regarder l'enveloppe subventionne ceux qui pouvaient déjà payer.
Le chiffre qui manque : la ligne IA elle-même
Soyons précis sur la limite de cette mesure, parce qu'elle est décisive. France Num mesure la dépense numérique totale — matériel et logiciels confondus, formation exclue. Le baromètre ne demande pas « combien dépensez-vous en IA ? » et ne l'isole nulle part. Présenter ces 58 % comme un budget IA serait malhonnête : c'est le budget de _tout_ le numérique, dont l'IA n'est qu'une fraction non mesurée. Ce que ce chiffre autorise à dire, c'est l'ordre de grandeur du contenant, jamais celui du contenu.
Reste donc le chiffre que personne ne publie : le montant réel de la dépense IA d'une PME, sa répartition entre l'outil, l'intégration et la montée en compétence, et la part qui échappe au budget formel. C'est précisément ce que l'étude « Le budget IA réel des PME » entend produire en interrogeant les dirigeants — combien, réparti comment, et rentable depuis quand. Tant qu'on ne connaît que le pot, on discute du prix de l'IA sans savoir ce qu'elle coûte.
Sources
- France Num — _Baromètre 2025_ (DGE, enquête Crédoc, N = 11 021 entreprises), « Dépenses et projets numériques » : dépense numérique annuelle totale, matériel + logiciels hors formation (aucun budget 25 %, moins de 500 € 18 %, de 500 à 1 000 € 15 %, de 1 000 à 2 000 € 13 %, de 2 000 à 5 000 € 13 %, plus de 5 000 € 16 %) et variation sectorielle de la part « plus de 1 000 € » (NTIC 67 %, services spécialisés techniques 55 %, activités financières 53 %, ensemble 42 %) : https://www.francenum.gouv.fr/guides-et-conseils/pilotage-de-lentreprise/barometre-france-num
- INSEE — _« L'économie et la société à l'ère du numérique », édition 2025_, fiche IA (enquête TIC 2024, entreprises de 10 salariés et plus utilisant l'IA, réponses multiples) : mode d'acquisition, logiciels du commerce prêts à l'emploi 69 % : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8616837
- Calculs et schémas : Réagencer (lecture éditoriale de l'enveloppe numérique France Num — le pot, jamais la ligne IA).
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