Numéro 03 Change/Métiers 9 juin 2026

Réagencer… le territoire

L'État a fléché 35 sites pour l'IA, et un seul campus pèse déjà le double du parc français

L'État a déjà fléché 35 sites « prêts à accueillir » un data center IA, et le seul campus de Seine-et-Marne (1,4 GW visé) vaut près du double du parc français installé : l'implantation de l'IA n'est plus un produit du marché, c'est une planification d'État.

Par Mathieu Guglielmino

L'État a déjà fléché 35 sites pour l'IA — 22 dans trois régions

On imagine l'infrastructure de l'IA poussée par le marché : un opérateur trouve un terrain, signe, construit. La réalité est plus dirigée. Dès le Sommet pour l'action sur l'IA (9 février 2025), l'État a publié une liste de 35 sites « prêts à accueillir » un data center dédié à l'IA — du foncier pré-identifié, raccordable, mis sur la table pour attirer les investisseurs.

Et cette liste a une géographie très resserrée. Trois régions concentrent 22 des 35 sites : Hauts-de-France (8), Île-de-France (7) et Grand Est (7). Le reste se répartit en miettes — 4 en Auvergne-Rhône-Alpes, 3 en Centre-Val de Loire, puis une ou deux unités ailleurs.

L'État a déjà fléché où l'IA s'installera : 35 sites « prêts à accueillir » un data center IA annoncés au Sommet IA du 9 février 2025, dont 22 concentrés dans trois régions — Hauts-de-France (8), Île-de-France (7) et Grand Est (7).
L'État a déjà fléché où l'IA s'installera : 35 sites « prêts à accueillir » un data center IA annoncés au Sommet IA du 9 février 2025, dont 22 concentrés dans trois régions — Hauts-de-France (8), Île-de-France (7) et Grand Est (7).

Le signal n'est pas anodin : avant même qu'un opérateur ne se manifeste, la puissance publique a décidé l'IA pourrait s'installer. L'implantation est cadrée en amont.

Ce n'est plus le marché qui décide, c'est un plan d'État

C'est le réagencement de fond : la localisation des data centers cesse d'être une somme de décisions privées pour devenir un instrument de politique industrielle. Fléchage de sites, accise réduite sur l'électricité (10 €/MWh au-delà d'un seuil, à compter de 2027), procédures d'implantation accélérées — l'État ne se contente plus de réguler après coup, il aménage le terrain en amont pour faire venir le calcul.

Le changement d'échelle se lit dans un seul projet. Le « Campus IA » de Fouju, en Seine-et-Marne — porté par un consortium (MGX, Bpifrance, Mistral AI, Nvidia) — annonce 8,5 Md€ pour sa première phase, dans le cadre d'un partenariat affiché jusqu'à 50 Md€, avec 1,4 GW de puissance visée à l'horizon 2030 et des travaux fin 2026.

Mettons ce 1,4 GW en regard de l'existant : le parc français installé aujourd'hui, c'est 352 data centers pour environ 715 MW au total. Autrement dit, un seul campus vise près du double de tout ce que la France a accumulé jusqu'ici. On ne parle plus d'ajouter des sites au parc : on parle de le changer de catégorie.

Le parc d'hier est parisien — le plan de demain vise à desserrer

Une précaution, parce qu'un chiffre se suspecte avant de servir d'argument. Le data center reste, à ce jour, un phénomène parisien : l'Île-de-France concentre de l'ordre de 60 % de la capacité installée du pays.

Le parc historique est très concentré : l'Île-de-France pèse à elle seule de l'ordre de 60 % de la capacité installée des data centers en France. La carte mesure la part de capacité (mégawatts), pas le nombre de sites — en nombre, l'Île-de-France représente plutôt un tiers du parc.
Le parc historique est très concentré : l'Île-de-France pèse à elle seule de l'ordre de 60 % de la capacité installée des data centers en France. La carte mesure la part de capacité (mégawatts), pas le nombre de sites — en nombre, l'Île-de-France représente plutôt un tiers du parc.

Ici l'honnêteté impose une nuance que les deux schémas, lus ensemble, rendent visible. Ce « 60 % » porte sur la capacité (les mégawatts), pas sur le nombre de sites — en nombre, l'Île-de-France pèse plutôt un tiers du parc : elle a moins de centres, mais des centres bien plus puissants. Confondre les deux mesures, c'est se tromper d'histoire.

Et le plan d'État, justement, prend acte de cette saturation. Si la liste des 35 sites place l'Île-de-France à égalité avec le Grand Est et derrière les Hauts-de-France, ce n'est pas un hasard : on cherche à installer la prochaine vague là où il reste du foncier, du réseau électrique et de l'eau — c'est-à-dire ailleurs que dans une région francilienne déjà sous tension. Le parc d'hier raconte une concentration ; le plan de demain tente, au moins sur le papier, de l'étaler.

Reste à savoir qui décide où, et ce que le territoire obtient en retour

La donnée publique établit le cadre : des sites fléchés, une trajectoire de puissance qui change d'ordre de grandeur, une volonté assumée de répartir. Elle ne dit pas encore l'essentiel — ce qui se négocie, site par site. Qui a choisi ce terrain, et avec quelle association des élus et des riverains ? Quelle puissance, quelle eau, quels emplois garantis au contrat en échange du foncier, de l'électricité et du raccordement consentis ? Ces conditions d'implantation ne figurent dans aucun jeu de données ouvert.

C'est exactement ce que l'étude « L'empreinte matérielle de l'IA » instruit, et ce que Le Déclic #1 mettra sur la table à la rentrée, autour du cas de Vitry-sur-Seine — un site qui rend tangibles les deux échelles à la fois : la trajectoire nationale planifiée et l'impact local concret. Le plan a fléché les terrains. La question de qui décide, et de ce que le territoire capte en retour, reste entière.

Sources

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