Numéro 05 Change/Métiers 14 juin 2026

Réagencer… les ressources

De 415 à 945 TWh : l'IA mondiale s'apprête à consommer autant que le Japon

Les data centers du monde consomment 415 TWh d'électricité en 2024 — 1,5 % du total mondial. L'IEA projette ~945 TWh en 2030, soit ×2,3 en six ans : l'équivalent de toute la consommation du Japon aujourd'hui. C'est la toile de fond dans laquelle s'inscrit le débat français — et elle déplace l'échelle de la question.

Par Mathieu Guglielmino

Vers 945 TWh en 2030 : l'IA mondiale ajoute l'équivalent d'un Japon

En 2024, les data centers de la planète ont consommé 415 TWh d'électricité — soit 1,5 % de la consommation mondiale. Un poste encore minoritaire à l'échelle du monde. Mais l'Agence internationale de l'énergie projette ~945 TWh en 2030 : la consommation des data centers plus que double en six ans (×2,3). En valeur absolue, l'augmentation représente à peu près toute la consommation électrique du Japon aujourd'hui — un pays de 125 millions d'habitants, troisième économie mondiale, ajouté au réseau en six ans par la seule croissance du calcul.

Consommation électrique mondiale des data centers, TWh/an (2005-2030) : la courbe mesurée passe de ~120 TWh en 2005 à 415 TWh en 2024 (1,5 % de la consommation mondiale) ; la projection centrale de l'IEA la porte à ~945 TWh en 2030, soit ×2,3 en six ans.
Consommation électrique mondiale des data centers, TWh/an (2005-2030) : la courbe mesurée passe de ~120 TWh en 2005 à 415 TWh en 2024 (1,5 % de la consommation mondiale) ; la projection centrale de l'IEA la porte à ~945 TWh en 2030, soit ×2,3 en six ans.

C'est la toile de fond que Le Déclic #1 posera sur la table à la rentrée. Le data center de Vitry, les 35 sites fléchés par l'État, les ~10 TWh français : aucun de ces chiffres ne se comprend hors de cette pente mondiale. La France n'invente pas la tension — elle en hérite, et doit décider de la part qu'elle veut en accueillir.

Ce n'est pas une prévision de la demande, c'est une vague d'investissement déjà engagée

Le réagencement est là : cette courbe n'est pas la projection d'un besoin qui monterait tout seul. C'est le reflet d'un capital déjà immobilisé. L'investissement mondial dans les data centers a environ doublé depuis 2022, pour atteindre de l'ordre de 0,5 billion de dollars en 2024 (IEA). Les serveurs, le foncier et les raccordements se commandent des années avant de tourner — autrement dit, une bonne partie des 945 TWh de 2030 est déjà décidée, coulée dans des contrats et des chantiers en cours.

D'où le déplacement d'échelle. Tant qu'on lit l'IA comme un service « immatériel », sa consommation paraît une externalité abstraite. Lue comme une vague d'investissement, elle devient ce qu'elle est : une demande d'électricité, d'eau et de foncier qui se réserve maintenant, avant même que les usages ne se stabilisent. La question n'est pas « l'IA va-t-elle consommer », mais « où cette demande déjà financée va-t-elle se poser, et à quelles conditions ».

Une projection centrale, pas une mesure — et un « Japon » qui est un ordre de grandeur

Honnêteté de méthode, parce qu'un chiffre de 2030 n'est pas un fait. Les 415 TWh de 2024 sont une estimation reconstituée des consommations mesurées ; les ~945 TWh de 2030 sont une projection centrale, pas une mesure — l'IEA encadre ce scénario par une fourchette, selon le rythme de déploiement et les gains d'efficacité des puces. La comparaison « autant que le Japon » est un ordre de grandeur destiné à rendre le volume tangible, pas une équivalence comptable au térawattheure près.

Reste l'enseignement robuste : même dans le bas de la fourchette, on parle de plusieurs centaines de térawattheures ajoutés en quelques années. Et pour situer la France dans ce paysage — ses ~10 TWh pèsent de l'ordre de 2,4 % de la consommation mondiale des data centers. La part est modeste, mais elle s'inscrit dans un total qui, lui, double : un même pourcentage d'un gâteau deux fois plus gros, c'est deux fois plus d'électricité, d'eau et de foncier à trouver sur le territoire.

Le local n'est pas une miniature du mondial — c'est là que la courbe se tranche

La donnée mondiale fixe le cadre : une demande qui double à six ans, déjà largement financée. Elle ne dit pas l'essentiel — , et à quelles conditions cette demande se matérialise. C'est précisément ce qui se joue à l'échelle d'un site : un raccordement accordé ou refusé, une chaleur fatale réinjectée dans un réseau urbain ou dissipée dans l'air, une friche dépolluée ou un foncier capté sans contrepartie. La courbe mondiale est une moyenne ; le territoire, lui, encaisse en clair.

C'est ce que l'étude « L'empreinte matérielle de l'IA » instruit, et ce que Le Déclic #1 mettra en débat à la rentrée : non pas subir la pente mondiale comme une fatalité, mais décider, ici, quelle part on accueille et ce qu'on en obtient en retour. La vague est mondiale ; les arbitrages, eux, se signent commune par commune.

Sources

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