Numéro 17 Workflows/Organisation 2 août 2026

Réagencer… l'achat

L'IA des PME ne s'investit pas, elle se souscrit : 69 % s'achète sur étagère — un budget qui file en abonnements, pas en projets

Quand une entreprise française adopte l'IA, 69 % passent par un logiciel du commerce prêt à l'emploi et 24 % seulement développent en interne : l'IA se souscrit, elle ne s'investit pas. Un budget en empilement d'abonnements — facile à disperser, dur à piloter.

Par Mathieu Guglielmino

Quand l'IA entre dans l'entreprise, elle entre par l'abonnement : 69 % sur étagère

On imagine volontiers l'adoption de l'IA comme un projet : un cahier des charges, un prestataire, une intégration, un budget qu'on amortit. La statistique officielle dit autre chose. Parmi les entreprises françaises de 10 salariés et plus qui utilisent l'IA, 69 % l'ont acquise sous forme de logiciels du commerce prêts à l'emploi. Loin derrière viennent les contrats avec des prestataires (29 %), le développement interne ou la modification de logiciels libres (24 %) et la modification d'un logiciel acheté (14 %). C'est une enquête de l'INSEE (TIC 2024) ; les réponses sont multiples, mais le hiérarchie est nette.

Mode d'acquisition des technologies d'IA par les entreprises françaises de 10 salariés et plus utilisatrices, 2024 (INSEE) : logiciels du commerce prêts à l'emploi 69 %, contrats avec des prestataires 29 %, développement interne ou modification de logiciels libres 24 %, modification d'un logiciel acheté 14 %. Réponses multiples. Le prêt-à-l'emploi domine largement : l'IA se souscrit, elle ne se développe presque pas.
Mode d'acquisition des technologies d'IA par les entreprises françaises de 10 salariés et plus utilisatrices, 2024 (INSEE) : logiciels du commerce prêts à l'emploi 69 %, contrats avec des prestataires 29 %, développement interne ou modification de logiciels libres 24 %, modification d'un logiciel acheté 14 %. Réponses multiples. Le prêt-à-l'emploi domine largement : l'IA se souscrit, elle ne se développe presque pas.

Autrement dit : dans plus de deux cas sur trois, adopter l'IA, ce n'est pas construire quelque chose, c'est souscrire à quelque chose. Un abonnement, une licence, une case cochée dans un catalogue SaaS. Le geste n'est pas celui de l'investissement — c'est celui de la dépense courante.

L'IA ne s'investit pas, elle se souscrit — et ça change la nature du budget

Le réflexe, dès qu'on parle de « budget IA », est de raisonner en projet d'investissement : une enveloppe, un retour sur investissement, une ligne au bilan qu'on amortit sur trois ans. C'est le mauvais modèle mental. Ce que mesure l'INSEE, c'est que l'IA d'une PME est d'abord un empilement de souscriptions — ChatGPT ici, un copilote là, un assistant intégré dans un logiciel déjà en place — pas un chantier avec un début, un milieu et une fin.

Réagencer l'achat de l'IA, c'est accepter ce changement de nature. Un budget de souscriptions ne se pilote pas comme un investissement : il n'a pas de date de fin, il se renouvelle tacitement, il se démultiplie poste par poste, et sa valeur ne tient pas à ce qu'on a acheté mais à ce qu'on en fait au quotidien. La question du dirigeant n'est plus « combien coûte le projet ? » mais « à combien d'abonnements suis-je réellement en train de dire oui, et lesquels servent vraiment ? » — une question de portefeuille, pas de cahier des charges.

Un budget en abonnements est un budget qui fuit : le « shadow spend » n'est pas un accident, c'est la structure

Cette forme a une conséquence directe, et c'est le pas de côté qui compte. Une dépense d'abonnements est la plus facile à disperser hors du budget formel. Là où un projet passe par un bon de commande et une validation, une souscription à quelques dizaines d'euros par mois se contracte à la carte bleue d'un manager, sans passer par la direction ni par la DSI. Le « shadow budget » de l'IA n'est donc pas une négligence isolée : il découle mécaniquement du fait que l'IA se souscrit. La forme prêt-à-l'emploi, celle-là même qui la rend accessible, est aussi celle qui la rend invisible dans les comptes.

L'ordre de grandeur peut surprendre. Dans une entreprise intermédiaire de 180 salariés, un audit a révélé près de 11 000 € par mois de dépenses IA non consolidées — abonnements OpenAI, copilotes, API tierces, outils contractés par des managers sans validation centrale. Pas un budget décidé : une somme d'abonnements qui, additionnés, pesaient le prix d'un vrai projet, mais sans le pilotage d'un projet.

Restons honnêtes sur ce que dit — et ne dit pas — la donnée. L'INSEE mesure le mode d'acquisition (comment l'IA entre), jamais le montant (combien elle coûte) ; ce sont des réponses multiples, qui ne s'additionnent pas à 100 %. Et l'illustration à 11 000 € est un cas documenté, pas une moyenne. Le chiffre qui manque encore — la dépense IA réelle d'une PME, en euros, et la part qui échappe à la direction — reste précisément l'angle mort que le terrain doit combler.

Piloter un portefeuille, pas lancer un projet

Si l'IA se souscrit, alors le levier de gestion n'est pas d'« investir davantage » mais de piloter ce qui est déjà souscrit. Réagencer l'achat, c'est traiter l'IA comme un portefeuille d'abonnements : rendre visible ce qui se contracte à la marge, consolider les doublons, distinguer les souscriptions qui produisent de la valeur de celles qui dorment, et rapatrier dans le budget formel une dépense qui, par nature, tend à s'en échapper. Non pour la brider — l'accès facile est un atout — mais pour cesser de la subir.

Reste le chiffre que l'enquête ouverte ne livre pas : combien, en euros, une PME dépense-t-elle vraiment pour l'IA, et quelle part de cette dépense sa direction ignore-t-elle ? C'est l'objet de l'étude « Le budget IA réel des PME » — non pas répéter que l'IA « s'achète sur étagère », mais mesurer le montant de la ligne, sa dispersion, et ce qu'il faudrait pour la piloter. Car un budget qu'on ne voit pas est un budget qu'on ne réagence pas.

Sources

  • INSEE — « Économie et société à l'ère du numérique », édition 2025, fiche 3.2 (enquête TIC 2024, entreprises de 10 salariés et plus utilisant l'IA, réponses multiples) : mode d'acquisition — logiciels du commerce prêts à l'emploi 69 %, contrats avec des prestataires 29 %, développement interne / modification de logiciels libres 24 %, modification d'un logiciel acheté 14 % : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8616837
  • Bpifrance Le Lab — « L'IA dans les PME et ETI françaises » (juin 2025) : la priorité aux solutions gratuites ou prêtes à l'emploi est le mode d'entrée dominant ; coût jugé trop élevé, frein n°1 (30 %) : https://lelab.bpifrance.fr
  • France Num — Baromètre 2025 (DGE, sept. 2025) : l'enveloppe numérique annuelle des TPE-PME (mesurée), sans ligne IA isolée — le montant de la dépense IA reste à produire : https://www.francenum.gouv.fr
  • Calculs et schémas : Réagencer (lecture éditoriale du mode d'acquisition INSEE — « souscrire » vs « investir »).

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