Réagencer… la surveillance
Un salarié sur deux se sent déjà surveillé — et l'outil qui mesure est celui qui aide
En France, un salarié sur deux se sent déjà surveillé de près — et la mesure n'entre plus par la pointeuse mais par les outils censés aider. Le droit, lui, a déjà tracé la ligne.
Par Mathieu Guglielmino
Un salarié sur deux se sent déjà surveillé, sans dispositif dédié
On imagine la surveillance au travail comme un équipement à part : la pointeuse, la caméra, le logiciel de flicage qu'un DRH assume d'avoir installé. La réalité vécue est plus diffuse — et plus avancée. En France, un salarié sur deux (50 %) estime que son employeur surveille de près ses horaires et sa présence. Pas dans un entrepôt logistique caricatural : dans le tertiaire ordinaire.

Le détail dessine la ligne de fracture. Le sentiment grimpe à 56 % chez les télétravailleurs — là où le lien se fait par l'écran, l'écran devient la preuve de présence. Et il est plus fort chez les managers (59 %) que chez les non-managers (44 %) : ceux qui tiennent le tableau de bord se savent, eux aussi, dans le tableau de bord de quelqu'un d'autre. Attention à la nature du chiffre : c'est un ressenti déclaré, pas une mesure de ce qui est réellement collecté. Mais un ressenti majoritaire est déjà un fait social — celui d'un rapport de travail où l'on se sait, par défaut, observé.
La surveillance n'entre plus par la pointeuse, mais par le copilote
Si le dispositif dédié se raréfie et le sentiment progresse, c'est que la mesure a changé de porte d'entrée. Elle n'arrive plus par un outil de contrôle assumé, mais comme effet de bord des outils ordinaires. À l'échelle européenne, 69 % des entreprises utilisent des outils qui distribuent les consignes et répartissent les tâches, 44 % un suivi du temps de travail, 40 % un suivi de l'accomplissement des tâches, 33 % des outils de monitoring de base (Parlement européen, EPRS 2025, d'après ESENER/OCDE). Aucun ne s'appelle « surveillance » : ce sont des outils de coordination, de reporting, d'assistance.
C'est là que l'IA agentique déplace le curseur. Le notetaker qui rédige le compte rendu journalise qui a parlé, combien, quand. Le copilote qui suggère une réponse enregistre la cadence de production. Le tableau de bord « pour t'aider à prioriser » agrège un rythme individuel. La mesure n'est pas ajoutée : elle est incluse dans l'aide. L'outil qui assiste est, par construction, l'outil qui mesure — et la finalité (aider ? évaluer ?) n'est écrite nulle part.
On sait à quoi ressemble le bout de cette pente, parce qu'il existe déjà : le travail de plateforme, où l'algorithme est le manager. Là, la surveillance devient totale — environ 75 % des travailleurs voient leur temps suivi en continu, 66 % leurs communications surveillées, 50 % leur écran contrôlé (Eurofound, 2024), très au-dessus des 44 % d'une entreprise classique. La plateforme n'est pas une exception exotique : c'est la version poussée à bout d'une logique qui, ailleurs, avance masquée en « productivité ».
Le droit a déjà tracé la ligne — c'est la pratique qui la déborde
Face à cette diffusion, la tentation serait d'attendre un cadre. Il existe déjà, et il a déjà mordu. Trois jalons tracent la frontière entre l'outil d'aide et l'instrument de surveillance.

Fin 2023, la CNIL sanctionne l'entrepôt d'un géant du commerce en ligne à hauteur de 32 M€ : des indicateurs de cadence trop fins (temps d'inactivité tracé à la seconde, alertes sous dix minutes de latence) constituent une surveillance excessive. Fin 2025, le Conseil d'État confirme les manquements — les indicateurs sont bien une violation — et ne ramène l'amende à ≈ 15 M€ qu'au nom de la proportionnalité, pas d'une relaxe sur le principe. Entre les deux, l'AI Act européen a rendu, depuis le 2 février 2025, l'inférence des émotions au travail purement et simplement interdite, et classé l'emploi parmi les usages à « haut risque ». En France, s'ajoute une règle plus ancienne et souvent négligée : tout dispositif permettant de contrôler l'activité des salariés doit faire l'objet d'une information-consultation du CSE avant déploiement.
Le pas de côté honnête : ces jalons encadrent des dispositifs identifiés comme des outils de mesure. Le point aveugle, c'est justement l'outil d'aide qui journalise sans se déclarer tel. Un notetaker qui devient, par ses logs, un instrument d'évaluation soumis à consultation — à partir de quand ? La ligne rouge est écrite ; ce qui manque, c'est de savoir quand la pratique la franchit sans le dire.
Le chiffre qui manque : combien ont été consultés avant d'être mesurés
On mesure aujourd'hui le sentiment d'être surveillé (50 %). On ne mesure pas, en France, l'écart entre le fait d'être mesuré et le fait d'avoir été consulté — ni la part de salariés dont l'activité est suivie par un outil « d'aide » sans qu'ils le sachent. La donnée ouverte donne le ressenti d'un côté, la diffusion des outils de l'autre, jamais leur croisement au niveau du poste.
C'est précisément le trou que le questionnaire propriétaire doit combler, sur le même dispositif miroir que le shadow AI : sur une même vague, le delta entre la vision de la direction et le vécu du salarié — part de salariés dont l'activité est mesurée par un outil IA ; perception « aide » contre « flicage » ; existence d'une information-consultation du CSE ; côté direction, outils déployés et finalité déclarée. L'écart est l'histoire.
Réagencer la surveillance, ce n'est pas la refuser — c'est cesser de la subir comme un effet de bord. Un outil qui mesure n'est pas illégitime ; un outil qui mesure sans finalité écrite, sans consultation et sans ligne rouge, l'est. La question n'est pas quel copilote déployer, mais ce qu'on décide, avant de le déployer, de ce qu'il aura le droit de voir — et à qui il le dira.
Sources
- ADP Research — _People at Work 2024: A Workforce View_ (communiqué France, ≈ 2 000 salariés) : https://www.fr.adp.com/a-propos-adp/communiques-de-presse/teletravail-travail-hybride-quel-etat-des-lieux-4-ans-plus-tard.aspx
- Parlement européen (EPRS) — _Digitalisation, artificial intelligence and algorithmic management in the workplace_, STU(2025)774670 : https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2025/774670/EPRS_STU(2025)774670_EN.pdf
- Eurofound — _Algorithmic control: How digital surveillance is shaping online platform work in Europe_ (EWCS 2024) : https://www.eurofound.europa.eu/en/publications/all/algorithmic-control-how-digital-surveillance-is-shaping-online-platform-work-in-europe
- CNIL — délibération SAN-2023-021 du 27 décembre 2023 (32 M€) : https://www.legifrance.gouv.fr/cnil/id/CNILTEXT000048989272 · Conseil d'État — décision n° 492830 du 23 décembre 2025 (≈ 15 M€).
- Règlement (UE) 2024/1689 (AI Act) — art. 5(1)(f) + annexe III : https://artificialintelligenceact.eu/article/5/
- Calculs et schémas : Réagencer (agrégats à partir des sources ouvertes citées).
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