Numéro 01 RH/Talents 7 juin 2026

Réagencer… l'embauche

Là où l'agent avance, l'embauche recule

Numérique −25,7 % et fonctions support −27,6 % : les deux familles les plus exposées à l'IA agentique décrochent près de 4 fois plus vite que la moyenne nationale (−6,8 %).

Par Mathieu Guglielmino

Deux familles décrochent quatre fois plus vite que la moyenne

En un an, la France a ouvert 6,8 % de projets de recrutement en moins. Mais derrière cette moyenne molle, deux familles de métiers décrochent quatre fois plus vite : le numérique (−25,7 %) et les fonctions support (−27,6 %). Ce sont précisément les deux terrains où l'IA agentique mord en premier. Coïncidence à instruire, pas preuve — mais le signal est trop net pour être rangé au rayon de la conjoncture.

L'enquête _Besoins en main-d'œuvre_ (BMO) de France Travail est le plus grand sondage d'intentions d'embauche du pays : 2,2 millions de projets de recrutement déclarés pour 2026, contre 2,4 millions en 2025. Au global, −6,8 % en un an — un marché qui se tasse, sans plus. Et fait notable, recruter devient _plus facile_ : le taux de difficulté national recule de 49,6 % à 43,1 %. Moins de postes ouverts, moins de tension dessus.

C'est quand on descend au niveau du métier que la moyenne se fissure. Deux blocs tombent beaucoup plus bas que les autres — et ce ne sont pas n'importe lesquels.

Dans chaque métier, la chute suit la ligne de l'automatisable

Premier décrochage : le numérique, qui construit pourtant les agents. Les métiers qui conçoivent les systèmes d'IA voient leurs projets de recrutement fondre de −25,7 % en un an : 59 145 projets en 2025, 43 955 en 2026. La pente est régulière et elle frappe le bas de l'échelle plus fort que le haut.

BMO France Travail — projets de recrutement dans les métiers du numérique : −25,7 % entre 2025 et 2026, avec une chute de −33 % sur les techniciens développement, contre −19 % sur les ingénieurs R&D. Le décrochage frappe d'abord les profils d'exécution.
BMO France Travail — projets de recrutement dans les métiers du numérique : −25,7 % entre 2025 et 2026, avec une chute de −33 % sur les techniciens développement, contre −19 % sur les ingénieurs R&D. Le décrochage frappe d'abord les profils d'exécution.

Le détail compte : −33 % sur les techniciens développement informatique, −29 % sur les techniciens support utilisateurs, mais « seulement » −19 % sur les ingénieurs R&D. La contraction n'est pas uniforme — elle suit la frontière de l'automatisation. Les tâches de production de code répétitif et de support de premier niveau sont aussi les premières absorbées par les copilotes. Ce sont les postes d'entrée du secteur qui se ferment le plus vite : la rampe par laquelle on devenait ingénieur se rétrécit pendant que le sommet tient.

Second décrochage : les fonctions support, back-office du back-office. Même histoire, autre bout de l'entreprise. Les métiers administratifs et comptables chutent de −27,6 % : 13 530 projets en 2025, 9 799 en 2026.

BMO France Travail — projets de recrutement dans les fonctions support (techniciens administratifs, financiers, comptables) : −27,6 % entre 2025 et 2026, jusqu'à −31 % sur les techniciens des services administratifs. Le poste support neuf ne s'ouvre plus.
BMO France Travail — projets de recrutement dans les fonctions support (techniciens administratifs, financiers, comptables) : −27,6 % entre 2025 et 2026, jusqu'à −31 % sur les techniciens des services administratifs. Le poste support neuf ne s'ouvre plus.

Là encore, plus le métier est standardisable, plus il décroche : −31 % sur les techniciens des services administratifs, −29 % sur les chargés d'études socio-éco, −21 % sur les techniciens financiers et comptables. Le saisie-rapprochement-relance, cœur du back-office, est exactement ce que les outils de gestion automatisée revendiquent de faire — au moment où 91 % des entreprises déclarent avoir accéléré leurs investissements en automatisation, la gestion des dépenses en tête (Salesforce). Le poste existant se recompose ; le poste _neuf_, lui, ne s'ouvre plus.

Pas un plan social, un robinet qu'on ne rouvre pas

Attention à ce que les chiffres disent — et ne disent pas. Le BMO mesure des intentions d'embauche déclarées, pas des emplois supprimés, et encore moins une causalité prouvée par l'IA. La conjoncture (post-bulle tech 2021-2023, taux d'intérêt, attentisme) pèse lourd, personne ne le nie.

Mais voilà : si c'était _seulement_ la conjoncture, pourquoi les deux familles de métiers les plus directement exposées à l'automatisation par agents tomberaient-elles à −25,7 % et −27,6 %, soit près de quatre fois la moyenne nationale de −6,8 % ? Et pourquoi, _à l'intérieur_ de chaque famille, la chute épouse-t-elle si précisément la ligne de l'automatisable — les profils d'exécution plus touchés que les profils de conception ?

Le mécanisme le plus probable n'est pas le plan social. C'est le robinet qu'on ne rouvre pas : on ne licencie pas la comptable ou le dév junior, on ne remplace simplement pas celui qui part, et on ne crée pas le poste neuf qu'on aurait créé deux ans plus tôt. Une substitution silencieuse, invisible dans les statistiques de chômage, mais parfaitement lisible dans les intentions d'embauche. C'est moins spectaculaire qu'une vague de suppressions — et bien plus structurant, parce que c'est la _porte d'entrée_ du métier qui se referme.

Honnêteté de méthode : ces deux courbes établissent une corrélation troublante, pas une preuve. La donnée ouverte ne nous dit ni la part de ces postes non ouverts qui est réellement absorbée par un agent, ni ce que deviennent les profils qui n'entrent plus.

La donnée publique a posé la question, reste à mesurer la réponse

Pour trancher, il faut aller chercher la mesure là où elle n'existe pas encore : un questionnaire auprès des employeurs eux-mêmes — _quelle part des tâches que vous confiiez à un junior ou à un support confiez-vous désormais à un outil IA ?_ C'est exactement ce que les études « Réagencer le recrutement » et « Réagencer les fonctions support » s'apprêtent à instruire. La donnée publique a posé la question. La réponse, elle, se construit.

Sources

  • France Travail — Enquête _Besoins en main-d'œuvre_ (BMO) 2025 & 2026, open data, Licence Ouverte : https://www.francetravail.org/statistiques-analyses/open-data/bmo/ (fichiers Base_open_data_BMO_2025.xlsx et Base-open-data-BMO-2026.xlsx)
  • Salesforce — _State of IT_ (accélération des investissements en automatisation), 2025.
  • Calculs et schémas : Réagencer (agrégats par code métier BMO, France entière).

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