Numéro 07 Change/Métiers 19 juin 2026

Réagencer… le territoire

À Vitry, le data center se paie en dépollution, pas en emplois : une mairie communiste arbitre une friche pétrolière à 23 M€

À Vitry-sur-Seine, une municipalité communiste soutient un data center privé sur une friche pétrolière à 23 M€ — non pour les emplois (un data center en crée près de dix fois moins qu'une usine à emprise égale), mais parce qu'il serait, dit le maire, le seul à financer la dépollution du sol.

Par Mathieu Guglielmino

À Vitry, une mairie communiste mise une friche pétrolière sur un data center privé

Sur les bords de Seine, à Vitry-sur-Seine, un ancien dépôt pétrolier — le site des Ardoines — doit changer de vie. La vente du terrain a été signée le 4 juin 2025 pour 23 M€ ; suit une décontamination du sol prévue en 2026, puis l'ouverture d'un data center à l'horizon 2028. En contrepartie, l'opérateur s'engage sur un parc de 5 hectares et une salle des fêtes pour les riverains.

Le détail qui rend le cas saisissant : c'est une municipalité communiste qui porte le projet. Le maire de Vitry, Pierre Bell-Lloch (PCF), l'assume sans détour — le data center serait « le seul moyen de financer la dépollution » d'un sol gorgé d'hydrocarbures depuis des décennies. On a là, en miniature, tout le débat que l'on croit abstrait sur « l'IA et le territoire » : un terrain réel, un calendrier réel, un arbitrage politique réel.

Le data center ne paie pas le territoire en emplois, il le paie en dépollution

D'ordinaire, quand une collectivité accueille une implantation, elle attend des emplois : c'est la monnaie classique de l'aménagement. Un data center, lui, n'en apporte presque pas — on y reviendra avec le chiffre. La question devient alors : pourquoi diable l'accepter ?

C'est ici qu'il faut réagencer la lecture. Le data center de Vitry ne se négocie pas comme un employeur, mais comme un payeur. Ce qu'il met sur la table, ce n'est pas un carnet de postes : c'est la prise en charge d'un passif environnemental — la dépollution d'une friche que la collectivité ne pourrait pas s'offrir seule. L'arbitrage du maire est froidement comptable : sans cet acheteur, le dépôt pétrolier reste en l'état, pollué et fermé ; avec lui, le sol est assaini et le foncier rendu à la ville (le parc, la salle des fêtes). Lire le projet comme une création d'emplois, c'est se tromper de ligne au bilan. La vraie contrepartie est ailleurs — et c'est précisément ce qu'il faut mettre par écrit.

Près de dix fois moins d'emplois qu'une usine — et un débat encore à moitié dans le noir

Le chiffre qui justifie de changer de grille de lecture, le voici. À emprise foncière équivalente, un data center génère de l'ordre de dix fois moins d'emplois qu'une activité industrielle. Une usine peut faire vivre 700 postes sur un site ; un grand data center dédié à l'IA, de l'ordre de 36 — la moyenne nationale d'un data center tournant autour de 160, là où un entrepôt logistique à emprise comparable en compte encore ~350.

Pour une même emprise foncière, un data center génère près de dix fois moins d'emplois qu'une usine industrielle : de l'ordre de 36 pour un grand data center IA, 160 en moyenne nationale, contre 700 pour une usine et ~350 pour un entrepôt logistique à emprise comparable (France, 2026).
Pour une même emprise foncière, un data center génère près de dix fois moins d'emplois qu'une usine industrielle : de l'ordre de 36 pour un grand data center IA, 160 en moyenne nationale, contre 700 pour une usine et ~350 pour un entrepôt logistique à emprise comparable (France, 2026).

Deux précautions d'honnêteté, parce qu'un cas concret se manie avec ses zones d'ombre. D'abord, le chiffre de Vitry lui-même n'est pas public : ni la puissance (mégawatts), ni la surface, ni l'opérateur n'ont été communiqués à ce stade — ils paraîtront au dossier d'enquête publique. Le « dix fois moins » est donc un ordre de grandeur de modèle, pas une mesure du site de Vitry. Ensuite, la contestation est réelle mais modeste : le collectif local « Vitry en mieux » a lancé une pétition de suspension en novembre 2025, qui réunissait 214 signatures à la mi-2026. Une opposition argumentée (électricité, eau, bruit du refroidissement, peu d'emplois durables, débat public jugé insuffisant), mais pas un soulèvement. Dire l'un sans l'autre serait malhonnête.

Reste à écrire ce que le territoire obtient au contrat, pas dans la presse

L'arbitrage de Vitry n'est ni un scandale ni un modèle : c'est un compromis, et un compromis se juge à ses clauses. Si la dépollution est la vraie contrepartie, alors elle doit être garantie au contrat — financée, datée, vérifiée — et non promise dans un communiqué. De même pour ce que le territoire peut capter en plus : la chaleur fatale du refroidissement raccordée à un réseau urbain (le data center voisin de Saint-Denis chauffe déjà l'équivalent de 500 logements), le parc effectivement livré, des emplois locaux fléchés sur l'exploitation et la maintenance.

« Pour qui, à quelles conditions » : c'est exactement la question que Le Déclic #1, à la rentrée, posera autour du cas de Vitry — un site qui rend tangible, mieux qu'aucune courbe nationale, ce que l'IA prend et ce qu'elle rend à un territoire populaire. Le terrain est vendu, le calendrier est lancé. Ce que la ville obtient en échange, lui, ne figure dans aucun jeu de données ouvert : il se négocie, ligne à ligne. C'est là que se joue le réagencement.

Sources

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